Christian Caujolle Text for
In the Shadow of Things by Léonie Hampton
Foam Museum Exhibition Pamphlet - 2009
Images de l'installation ici
Il s’agit d’avantage d’une visite, de l’invite à une visite, que d’une description. Il s’agit davantage d’un espace, clos et à la fois ouvert, construit de lumière avant de l’être de la transcription de celui qu’on traverse ou occupe, et qui reçoit le regard avant d’être habité de vibrations sensibles. Il n’est pas fonctionnel, utilitaire ou social. Il s’offre simplement comme réceptacle à des plantes, corps, animaux, objets, individus, vêtements que le cadre lie entre eux sans en définir vraiment la fonction. Espace flottant et à la fois bien réel dans lequel les émotions organisent la tension entre fiction et réel, songe, nostalgie, passage du temps et expérience, parfois difficile d’une situation singulière.
C’est une histoire simple, évidente et éminemment complexe. C’est celle de Léonie Hampton et de sa famille, qui connaît une situation bien particulière puisque la mère est atteinte d’une maladie rare, difficilement compréhensible, qui l’amène, de façon obsessionnelle à tour à tour mettre les choses dans l’ordre le plus parfait possible puis, de façon soudaine, à les réinstaller dans un désordre dont elle est la seule à connaître et à inventer les logiques. Une logique du chaos, de l’angoisse, traversée du quotidien des corps qui vivent, expriment des sensations, mettent en évidence la troublante présence du jeune frère, en pleine adolescence. C’est le résultat des visites de Léonie Hampton à sa famille, de ses appréhensions et de ses petits bonheurs, de ses incertitudes dans un monde qui semple flotter, s’échapper, incapable de retrouver une quelconque stabilité et qui retombe sur ses pattes, de façon incompréhensible, lorsque l’on plie bien sagement le linge, comme toujours. Et, tout à côté, l’accumulation de papiers fait désordre, protection angoissante et labyrinthe rassurant mais sans fin, quelque part. Le temps s’installe dans une durée qui n’est plus celle de l’horloge, du passage. Il acquiert une logique propre, interne, tantôt douce, tantôt inquiétante et il organise, de fait, la base, quelque instable qu’elle soit, de cet univers dont l’étrangeté immédiate laisse vite place à une possibilité de construction.
De cette famille, nous qui lui sommes parfaitement étrangers, nous ne saurons pas grand chose et cela n’a guère d’importance puisqu’elle devient simplement le cadre, indispensable à l’artiste, pour notre échange avec un autre univers. Elle est l’enjeu, elle ne sera jamais le « sujet ». D’autant moins que c’est dans la perpétuelle évolution des choses, dans les retours, les départs, la décision de poursuivre, la nécessité, personnelle et artistique d’assumer les choses « in progress » (pas seulement un « work in progress », mais une « sitation in progress ») que tout se joue.
La tentation est toujours grande, face à un travail qui déroute, refuse, de fait, les classifications, de le rapprocher d’autres propositions, qui lui sont antérieures ou qui existent en même temps. On est donc tenté – fortement et encore plus parce qu’il s’agit d’une tradition venue du documentarisme anglais – de penser que Léonie Hampton propose une variante de ce que, dans une version plus grinçante, les premiers travaux de Nick Waplington sur les voisins de ses parents (une façon de parler aussi de sa propre famille) rénovèrent dans l’approche sociale ou du portrait direct et dérangeant de la déchéance de son père par Richard Billingham.
Tous deux restent, avec une sincérité indéniable, un sens spectaculaire du refus de la contradiction entre privé et public, une volonté farouche d’échapper aux convenances, des dates, des références. Mais leur cri, qui sait également associer douleur et humour, n’a finalement rien à voir avec le propos, ou la démarche, de Léonie Hampton. Alors qu’ils affirment, elle doute. Alors qu’ils font tout pour souligner, elle esquisse. Alors qu’ils choisissent soit la dureté et le direct, soit la révélation par l’esquive, elle se plie avec souplesse à la situation, se fait oublier alors qu’elle est incroyablement présente, indispensable puisque ce monde, sans elle, nous est tout simplement interdit.
Et elle échappe ainsi à une autre convention – ou mode, déjà démodée d’ailleurs – de ces dernières années, qui a vu se répéter jusqu’à la nausée, la vacuité de travaux, essentiellement féminins, nombrilistes, égoïstes, à la limite de l’autisme, qui s’attachaient au « surbanalisme personnel » du quotidien des artistes, au « rien » d’un « je » exacerbé dont nous n’avons, finalement, que peu à faire. Léonie Hampton, avec une modestie à la tonalité délicate, juste, avec une petite musique en demie teinte parfois traversée de stridences douloureuses est à l’opposé de ces pratiques qui relèvent davantage de l’auto-analyse vouée à l’échec tant elles sont narcissiques. Léonie Hampton respire au rythme même de ce qu’elle photographie, sans projet formaliste, par pure nécessité, par décision vitale.
C’est ici qu’intervient la pertinence formelle, esthétique, qui s’efface alors qu’elle est essentielle. Elle se caractérise d’abord par le fait que, de façon sensible, sans qu’une seule approche soit privilégiée, se tissent des relations entre les images pour composer, bien davantage qu’une panorama d’une situation, un questionnement de la place de celle qui en rend compte et de la position du spectateur. Délicatement, Léonie Hampton réussit à éviter que nous soyons, à quelque moment que ce soit, des voyeurs de sa famille. Aucun malaise, donc, simplement des sensations. C’est ne retournant, au moment même où semble s’achever le temps de la photographie et où nous sommes entraînés dans la spirale folle de l’image en tous sens, aux fondamentaux de la photographie que Léonie Hampton réussit ce petit miracle : elle écrit avec la lumière. Et le monde s’inscrit sur sa pellicule, comme aux premiers temps de l’ « image héliographique ». Sans nostalgie, pourtant, sans autre enjeu que l’évidence de l’instant qui fait qu’une serre éclairée de l’intérieur va scintiller comme un univers de conte, à la fois désirable et possiblement inquiétant, et que, vue de près, la matière au rouge sombre te profond d’une plante va acquérir la même sensualité, différente, que celle de la peau d’un adolescent endormi quand, en vibrant, les rayons de lumière dessinent un paysage sur la peau ridée du père.
La couleur prend alors tout son sens. Une couleur sans stridence aucune, une couleur retenue, soutenue, organique, dans laquelle le monde semble puiser sa matière même pour que le regard puisse s’y glisser, s’y lover, quitte à ce qu’il rencontre des surprises irritantes alors que tout semble tellement bien en place.
De quoi s’agit-il, en fait ? Simplement de la clé d’accès à un univers. De la proposition, pour que nous ne devenions pas aveugles et indifférents, de laisser nos sens en alerte, du cadeau simple et ample vers un monde capable de se donner dès lors que nous savons nous attacher à lui, c’est à dire lui prêter attention.
Christian Caujolle
Avril-Juillet 2009
See the images